- T’as raison, je vais prendre une boîte de préservatifs, ça peut toujours servir.
- Je ne parlais pas de ça …Mais, tu veux dire… Oohh, t’as un namoureux, là? Du style amour mythique?
- Non, peut-être, je ne crois pas, enfin, je ne sais pas.
- Tu ne crois pas? Et en la magie noire tu y crois?
- Encore moins.
- Tu devrais.
- Quoi? Croire en un namoureux ou en la magie noire?
- Les deux.
- …
- Dans ce pays, toutes les femmes utilisent la magie noire. C’est connu. Malice, on t’a jeté un sort, j’en suis certaine.
- La semaine dernière, j’ai rencontré une femme qui parlait aux anges et aujourd’hui, toi, tu me causes de magie noire et de sort jeté. Oh les filles, faudrait penser à descendre de votre monde et à revenir sur terre. Il faudrait pt’être manger plus de racines, je sais pas… du stoump carotte, patates, oignons par exemple, c’est bon les racines, ça ancre.
- A Grenadine Ville, on dit que tu es une sorcière blanche.
- Je suis sourcière, pas sorcière, hein.
- Mais tu vis dans le monde de la magie?
- Je crois que c’est une autre mot pour dire émerveillement naïf.
Ma soeur m’a posé très pertinemment la question suivante:
“-Malice, toi qui trouves de l’eau, qui peux faire la différence entre l’eau potable et polluée, comment se fait-il que tu captes et que tu n’attires dans ta vie privée que les sources d’ennuis et les histoires les plus abracadabrantes ces dernières années?”
-Moi? Que des ennuis? Ben, non. J’ai parfois un caillou dans ma chaussure, puis il s’en va, mais sinon ça va très bien.
-Malice, avec tout ce qui t’est arrivé et qui t’arrive, tu ne peux pas aller bien!
-Ben, si, je vais très bien, je t’assure…
-Sur une échelle de stress, tu dois déjà avoir dépassé le stade critique.
-Ben, sur la deuxième marche d’un escabeau, tu sais, j’ai déjà le coeur qui flanche… Alors, sur une échelle, jamais j’aurais osé monter plus haut.
Elle a dit -Pffffff!!!!! A haussé les épaules et elle est partie.
J’ai réfléchi à sa question. J’ai pas trop compris le lien qu’elle a fait entre le fait de trouver des sources et les histoires abracadabrantes. Si elle l’a fait, ce lien, il doit y en avoir un.
Trouver des sources ce n’est pas sorcier. Rien à voir avec abracadabra, magie et compagnie. Ça fonctionne exactement sur le même principe que la radio, la télévision, les radars, les gsm…
Il est loin le temps ou l’on criait à la sorcellerie en entendant une voix sortir d’une boîte. Maintenant ça ne surprend plus personne. Beaucoup de personnes qui se disent rationnelles, scientifiques ne croient pas à la sourcellerie. C’est curieux. Pour moi, une vraie pensée scientifique n’est pas une pensée dogmatique. Il ne s’agit pas de se mettre dans un mode de croyance qui fige, mais dans une réflexion, une curiosité de chercheur. La science progresse, mais pas en restant assise sur ses certitudes, en cherchant entre autre à expliquer des phénomènes souvent contradictoires avec les connaissances contemporaines et dont on n’a pas encore découvert les mécanismes.
Etre sourcière c’est à peu près la même chose, que d’être un téléphone portable, un poste de radio, ou une télévision. C’est beaucoup moins magique sous cet angle.
D’un côté, il y a un émetteur qui transmet de l’information. Emission de radio, paroles, musiques ou cours d’eau souterrain, modification de tracé, de pression, cavité, failles… Cette information est codée et transformée en onde électromagnétique. Une onde transporte de l’énergie sans déplacer de la matière. Elle transporte l’information. Elle est définie par une certaine fréquence et une certaine longueur d’onde. Chaque radio émet sur une onde qui lui est attribuée, sinon tous les sons se mélangent et c’est le brouhaha. De l’autre côté, il y a le récepteur qui décode les informations.
Etre sourcière, c’est être sensible aux ondes électromagnétiques, fonctionner comme une antenne de réception, et pouvoir surtout décoder et traduire l’information. Le poste de radio sépare les différentes longueurs d’ondes et fréquences pour retransmettre les différentes chaînes et émissions sans autres informations parasites. Je peux pas décoder les ondes radio, c’est con car ce serait pratique, mais je suis sensible entre autre aux ondes de l’eau.
Louis, mon ami qui est sourcier depuis plus de 60 ans, m’apprend à décoder les informations. Il utilise trois instruments. Une baguette qui fait office d’antenne, une petite fiole avec de l’eau de source potable qui lui permet de capter la bonne “émission” et une règle graduée pour mesurer la fréquence. Il me dit qu’un sourcier débutant qui se branche sur de l’eau polluée, ne peux plus trouver de l’eau potable. Le secret, c’est le contenu de la fiole. “Bois-moi” dit la fiole dans Alice au Pays des Merveilles. Avec sa petite bouteille d’eau pure comme étalon, Louis a fait forer des centaines de puits d’eau potable. A chaque fois le débit et la profondeur estimée étaient juste. J’y reviendrai.
Ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est le contenu de cette petite fiole. Je crois que le lien entre la source et les histoires abracadabrantes, il se trouve dedans. Le génie, il se cache toujours dans une bouteille, c’est bien connu. Si l’eau pure me met sur la piste de l’eau potable, du vin devrais me donner le chemin de la cave, et un autre contenu la source de mes embêtements. C’est logique et simple. Faut juste que je retrouve dans mon désordre, l’endroit ou j’ai planqué cette petite bouteille.
J’ai retrouvé ce très vieux texte alors que la source semble se tarir bel et bien sur cette histoire. Ou alors une fracture plus puissante que les autres est enfin parvenue à la détourner. Qui sait.
(Merci à toi Henri de m’avoir fait découvrir cette chanson qui permet si bien de transcender les roses de Tamdaght)
L’après midi avançait déjà ses longues jambes vers la soirée. La réception aussi. Thé à la menthe, douceurs et rencontres inattendues, tels étaient les mots sur le carton d’invitation.
Le goûter qui nous rassemblait ce jour là, laissait gentillement la place aux adieux. A Dieux. Je ne devais pas me trouver là. Le hasard, si on peut le nommer ainsi, avait bien distribué les cartes. Je devais le rencontrer, c’était écrit. Il suffisait pourtant de peu de choses pour passer à côté de lui. Un moment d’inattention, un verre de plus, trop tard. Un petit four de moins, trop tôt. Et la rencontre ne se faisait pas.
Suivant le flot des départs, je pris congé de mon hôte. Elle était en grande discussion avec un homme. Elle nous présenta. Les noms s’échangèrent rapidement, compliqués, ils ne firent que passer. Je tendis la main pour le saluer. Le contact de sa paume contre la mienne fut une décharge magnétique qui secoua mon corps jusqu’au plus profond de mes cellules. Mes yeux entrèrent simultanément dans les siens. Ses iris noirs brillants réfléchissaient et dédoublaient mon visage. Nos regards se pénétrèrent de façon indécente. L’abîme de son âme m’engloutit. Passé, présent, futur, toutes les vies se conjuguaient à l’infini.
-Avez-vous été voir le vivier? Demanda notre hôtesse.
Cette phrase me fit réintégrer mon corps et le moment présent. Combien de temps sommes nous restés à voyager dans le corps de l’autre? Une éternité.
- Il parait que c’est très beau. Lui dis-je sans me détacher de ses yeux.
- Je partais, mais je désire aller le voir, voulez-vous m’accompagner?
D’un naturel timide, je me surpris de lui tendre une perche, une épuisette pour mieux le prendre. Mon comportement n’avait rien de rationnel; Ce n’était pas le genre d’homme qui m’attirait. Tout nous séparait et nous reliait en même temps. Il était aussi maigre que j’étais ronde, aussi noir que je suis blonde, aussi mâle que je suis femme. Son visage marqué, où pourtant aucune expression ne se dessinait, allumait le brasier de mes émotions à fleur de peau. Du fin fond d’Hades, le feu se déclara instantanément.
Nous sommes sortis dans le jardin. Troublée, je marchais devant lui. Je sentais son souffle dans mon cou tant il était proche de moi. Nous nous sommes arrêtés devant l’eau. C’était un ancien bassin créé par les moines au XII ème siècle et transformé en pisciculture par les actuels propriétaires.
J’étais debout, juste au dessus de la source, au niveau du captage. Je sentais ses vibrations sous mes pieds et sa puissance remonter le long de mes jambes. Au moment précis ou les picotements de la veine du Dragon traversa mon coccyx, il se colla contres mon dos. Je sentis sa verge tendue, opprimée dans son pantalon, se presser contre mes fesses. L’énergie de l’eau mêlée aux battements de son membre, traversa mon bassin en une onde de volupté. La source était bien là, prête à jaillir sous la baguette du sourcier. Elle était bouillonnante, remontait le long de ma colonne vertébrale, cognait mes tempes, redescendait liquoreuse dans ma gorge, enflammée dans ma poitrine, cherchant une issue. Toute mes cellules se gonflaient d’eau et vibraient en résonance. Leur agitation augmentait sensiblement la température de mon corps. Je sentis un liquide brûlant perler entre mes lèvres. J’étais sa vouivre. Il me traquait depuis des années. Mais la belle est parfois garce, insaisissable et mouvante. D’un pas en avant, je me dégagea de son étreinte.
-Les moines ne construisaient jamais rien au hasard. Quel endroit de rêve! Et pourtant, il y en a eu des cauchemars, des drames et des larmes ici en huit siècles.
La phrase était sortie de ma bouche, comme un flot, crachée par le lieu. Des images de jeunes hommes en robe de bure, tentant de canaliser cette énergie sexuelle, naturelle, en extase mystique, brouillaient mes yeux. Il plongea son regard dans le mien. Il y avait dans la terre brûlée de ses pupilles des siècles de tristesse, d’abstinence obligée et de semences privées de liberté.
-Je dois partir maintenant. Je ne sais rien de vous mais j’ai l’impression de vous connaître depuis la nuit des temps…La nuit… Cette puissance…
En le laissant sur les pointillés, je m’enfuyais sans me retourner. Des larmes coulèrent le long de mes joues, entre mes cuisses. Sa douleur suintait au travers de mon corps. La source faisait de moi sa fontaine, s’arrachant des entrailles de la terre sans retenue.
Etre sourcier, ça n’a rien de sorcier. C’est simple, trop simple. Il suffit d’être à l’écoute de soi et d’observer les détails de son environnement. Il n’y a pas de magie, ni de jeux de pouvoir, si ce n’est la magie et le pouvoir de la VIE elle même.
Pour être à l’écoute, il faut se connaître soi même. Et se connaître bien. Ce qui est déjà beaucoup plus compliqué.
Connais toi, toi même! C’est une vieille phrase qui n’a pas pris une ride en 2500 ans, c’est un élixir de longue vie. Le premier élixir et la panacée du sourcier.
Le bâton chez les anciens représentait la puissance surnaturelle: il permettait de découvrir des sources et avait des dons divinatoires.
De baguette en marc de café, l’art de la divination se garnit aujourd’hui de confiture à la fraise et la baguette se trempe dorénavant dans le café au petit déjeuner.
Louis est mon maître, mais je ne suis pas son esclave. Non, je ne joue pas dans ces rapports là.
La vie nous place quotidiennement devant ces jeux de domination-soumission et ces batailles d’égos m’épuisent. Je ne rentre pas dans ce jeu avec les personnes que j’aime. Louis dit que je suis comme la vouivre, sauvage et insoumise. S’il est vrai qu’on ne me dirige pas, j’aime poutant me laisser guider.
Mais Louis n’est pas un guide, c’est un maître, une sorte de professeur qui ne professe rien. Louis est sourcier, il est vieux et il n’entend plus très bien, il a un appareil dans son oreille, parfois la pile est plate. Je l’aime énormément.
Louis m’a dit, qu’il ne pouvait pas apprendre l’art des sources aux femmes, parce que les femmes recoivent des signaux inversés par rapport aux hommes. Quand la baguette se dresse sur un point d’eau pour l’homme, elle pique du nez pour la femme. J’ai rigolé dans ma tête, ça expliquerait beaucoup de misunderstanding.
Louis ne m’apprend rien, un vrai maître ouvre des portes c’est tout.
Je n’utilise pas des baguettes, Louis ne comprend pas comment je fonctionne, il approuve mes trouvailles. C’est mon corps qui fait office de baguette et Louis me permet de remettre des mots sur des sensations. Petit à petit, je retrouve la mémoire au fond de moi.
Une cuillère à soupe de sincérité
Quelques fleurs au choix
Une pincée de folie
Une cuillère à café de sensualité
Une bonne dose d'autodérision
Quelques poussières de notes
Distiller quelques heures
Et obtenir une eau précieuse