Pour évacuer son énergie, chacun à sa recette. Certains vont taper des balles, qu’elles soient de tennis, de golf, ou de foot, l’important étant le bien-être que ce moment de sport procure. Moi, chaque semaine j’arrache des yeux pendant une heure. Oui, c’est mon côté sportive-sadique-perverse. J’assume.
Revenons quelques mois en arrière. Mon gentil voisin m’a fait un cadeau empoisonné de 30 kg de pommes de terre. 30 kilos, c’est énorme, ça prend de la place et ça m’oblige à manger 3,75 kg de patates par mois avant la nouvelles récolte de septembre. Bon, il y en avait des très drôles, en forme de coeur, parfaites pour une tajine de Saint Valentin. Et puis d’autres moins marrantes. Je ne suis pas une énorme mangeuse de pommes de terre même si j’ai beaucoup d’imagination gourmande pour les préparer.
Le problème des bonnes patates bio “de mon jardin” sans traitements chimiques, c’est que dès que la sève de la nature retrouve ses esprits après l’hiver, elles commencent à germer dans ma cave, à devenir molles et décrépies, puis elles font des grandes pousses violettes à la recherche de la lumière. Avec un panier de pommes de terre germées en milieu de table, j’ai épaté plus d’un décorateur parisien blasé. Mais cette année avec mes 28 kg restant, la faim dans le monde et la crise, pas question de faire de la décoration futile avec la nourriture. J’organise des dîners patates très chics et très simples. J’invite un philosophe en plat principal et j’invente des tas de recettes.
Pour éviter que les pommes de terre ne germent, toutes les semaines depuis le mois d’avril, je dois leur arracher les yeux. Je transfère toute la colère et le ressentiment sadique que j’ai envers la pomme de mon ex-colocataire Dikkeneck sur les pommes de terre. Arracher les yeux de 28, 27, 26, 25 kilos de patates, c’est du sport.
Je viens de faire mon heure d’exercice et de torture hebdomadaire. Je me sens bien et apaisée. Les yeux révulsent sur le tas de compost, les patates sont à nouveau enfermées dans la cave noire.
Il y en a deux, privilégiées parmi les plus fermes, qui ont eu l’honneur d’être invitées à ma table ce soir.
Deux échalotes, du gingembre, curcuma, cumin, huile d’olive et sel. Un chapeau. Et hop, bon appétit.

