- Boh, j’ai mal au ventre.
- Tu m’étonnes, Malice! Tu viens de terminer le pot de lemon curd à la petite cuillère.
- C’était trop bon ! Et puis j’ai besoin de force.
- De la force ?
Avec 150 grammes de sucre de canne, 3 œufs entiers, trois citrons et leurs zestes ainsi 1 cuillère à soupe de beurre ? Oui, tu vas forcir c’est certain, mais pas comme tu l’espères.
- T’es pas sympa, Rose.
J’avais mal au ventre avant de commencer le pot. Je dois continuer l’histoire des racines. C’est pénible. Ça me bouffe les intestins. Je rêve des protagonistes toutes les nuits ces derniers jours, faut que je m’en libère, que j’en finisse. J’ai d’autres choses à faire maintenant que j’ai compris à quoi peut servir ce passé.
- Bon, au travail ! Qu’est ce que tu attends ?
- Pas keske! Kiski…
Tu te souviens quand Aigemoine, nous avait tous invités dans un restaurant libanais.
- Oui, c’était super bon.
- Un peu trop d’huile à mon goût.
C’est quelques semaines avant ce dîner que j’ai commencé à être carrément dans le brouillard… Je t’en ai déjà parlé… l’escargot… Ce soir là, je revenais d’Italie, une semaine de chimio avec ma mère. Je n’avais pas faim, rien ne passait.
- Tu sais ce que je pense de l’escargot… C’était aussi une période éprouvante à tous les points de vue.
- On était nombreux à table, je ne me souviens de personne. A part d’un chocolatier réputé.
Une grosse partie de mes souvenirs se trouve toujours dans le trou, ça m’énerve, parfois certains morceaux resurgissent. Un Puzzle. Le champagne et le bon vin coulaient à flots. Aigremoine était un bout en train comme toujours. Je suis à l’eau plate et à l’houmous. Je ne suis pas présente. Ce qu’il se passe à la table d’à côté m’intéresse plus que ce qui se dit à la notre. Ils sont une trentaine, ça sent la drogue, les combines et la frime. Il y a deux femmes, ce sont elles qui mènent le groupe même si deux malabars jouent aux caïds. J’observe le jeu de chacun, ça me change du cirque de notre table même si les numéros sont les mêmes. Au milieu du repas, Aigremoine vient s’asseoir à côté de moi.
- Malice, tu vois ce type qui dîne avec cette femme à l’entrée ?
- Oui? J’esquisse un sourire, je m’attendais à ce qu’il me sorte une blague crasse pour me faire rigoler.
- S’il est ici, ce soir, c’est que ça va bientôt sentir mauvais pour quelqu’un dans ce resto. Je n’aime pas ça du tout.
- Ah ?…
Non, ce n’est pas une blague.
– Je crois… je crois que c’est pour une femme.
Je ne sais pas pourquoi je dis ça, c’est encore une phrase qui sort toute seule de ma bouche.
Il me dévisage. Son regard me glace. Et, d’un ton beaucoup plus sec, il me répond.
- J’espère pour elle que non.
- C’est qui, qu’est ce qu’il se passe ?
- Un type que je n’aime pas voir ici! C’est le chef, comment dire…, un peu comme le deuxième bureau.
Ça ne m’avance pas plus, je ne comprends pas, mais au travers son regard, je sens que c’est un truc sérieux.
Aigremoine se lève et se dirige vers la table du couple. Il les salue, la discussion est animée. Il revient vers moi. L’homme règle l’addition et ils sortent du restaurant.
- Qu’est ce qu’il se passe?
- Je lui ai demandé ce qu’il faisait ici. Et je lui ai ordonné de partir.
- Euh, je comprends pas trop…
- Malice, ce type n’est pas là pour un dîner en amoureux. Je lui ai dit que s’il arrivait quoi que ce soit à une des personnes qui se trouve ce soir dans ce restaurant, qui que ce soit, c’est lui qui aurait des graves problèmes et que je m’en chargerais personnellement.
Aigremoine s’assied à côté de moi et se sert une flute de champagne. Du nez, il pointe les deux femmes de la grande table.
- Tu penses que c’est laquelle?
- Je ne sais pas.
Je n’ose pas lui dire que j’ai le pressentiment que c’est pour moi.