Pendant plusieurs semaines, il y a eu dans ma cuisine un bocal avec des escargots. J’ai hésité longtemps entre les cuisiner ou les remettre en liberté. J’ai tardé à me décider. Vraiment. Pour passer le temps, les Petits gris me regardaient expérimenter des recettes pendant que les autres élaboraient des plans d’évasion de leur Alcatraz de verre.
Les escargots de Bourgogne et les limaces raffolent des jardins avec orties, c’est ce qui ressort d’une étude sur la biodiversité des escargots effectuée dans les jardins de France. Les petits gris, ils se fichent des orties, ils sont heureux partout.
J’aime les jardins sauvages mais cette année, mon jardin est un peu à l’abandon, rempli d’orties et donc colonisé par des hordes d’escargots affamés. Qui ne tremblerait pas devant cette armée terrifiante lancée à 4m à l’heure, prête à tout dévorer avec leurs 20 000 dents par soldat?

Il y a deux trois ans (j’ai encore des séquelles temporelles), j’ai été mordue par un vampire escargot. Enfin, je crois que c’est une variété d’escargot. Mordue deux fois en quelques années d’intervalle et par la même bestiole! Quelle conne! C’est pas comme un moustique qui te prévient qu’il va te piquer et qui se marre quand tu te planques sous ton oreiller. Non, l’escargot, c’est lent, c’est silencieux, mais ça fait des dégâts parfois irrémédiables sur les jeunes pousses. La première fois que l’escargot m’a mordu, il m’a fait très mal, mais c’est la deuxième fois que la transformation est intervenue: je suis devenue à mon tour un escargot. Plus d’une année recroquevillée dans ma coquille, sept neurones à la place du cerveau dont deux seulement en état de fonctionnement. Deux neurones, je t’explique pas le vide intersidéral que ça laisse dans la boîte crânienne. J’ai réussi tant bien que mal depuis quelques mois à sortir de cette coquille et à rétablir des connections neuronales. Elles ne sont pas encore toutes recréées mais de jours en jours ça progresse. Je peux lire à nouveau, je commence à réécrire, je retrouve des fils de mémoire. C’est toujours ça. Quand les escargots ont commencés à envahir mon jardin, ce printemps j’ai décidé de les manger, un peu comme un comme un remède homéopathique. Un médecin, sans connaître mon histoire, m’avait prescrit de l’extrait de Berberis vulgaris, pour soigner mes intolérances alimentaires et les épisodes d’autisme qui en sont liés. J’avais pas osé, c’était trop énorme, trop violent, trop amère. Mais pour sortir de ma coquille en douceur, pourquoi pas manger des escargots? C ‘est bon des escargots avec du beurre d’ours. Je sais, je suis bloquée au stade oral alors que je devrais les couper en deux avec le sécateur ou marcher dessus pour qu’ils craquent sous mes pieds. T’inquiète lecteur, ça va venir, je suis encore en convalescence, mais plus pour longtemps.
J’ai donc ramassé un bon seau d’escargots. De toutes tailles et couleurs. Puis, je les ai triés pour ne conserver que les petits gris et les gros de bourgogne. J’ai jeté les autres escargots par dessus la haie, chez mon voisin de gauche, pas le gentil qui m’apporte des patates, pas ma soeur gémelle qui se fiche tendrement de moi, mais celui qui coupe les moustaches de mon chat et dont je raconterai la fêlure dans un autre post. Puis, j’ai cherché sur internet comment les préparer. Moi, qui comptait les manger le soir même, c’était raté. La vengeance est un plat qui se mange froid, dit-on. Il ne s’agit pas de vengeance, mais de guérison. En fait, c’est pareil, ça prend du temps aussi. Bref, une fois la cueillette des escargots effectuée, il faut les nettoyer soigneusement et les faire jeûner deux semaines minimum pour vider leurs intestins.
Un gastéropode ça signifie littéralement un estomac dans le pied. Est ce que ça peut aussi se traduire par un estomac dans les talons? J’ai donc mis les escargots au régime dans un bocal, sur le plan de travail de la cuisine. J’ai fermé l’ouverture avec un papier cuisson et une ficelle comme je ferme un pot de tanjia et j’y ai fait quelques trous pour qu’ils puissent respirer. Un éleveur d’escargots conseillait de leur donner quelques plantes aromatiques avant le jeûne pour parfumer leur chair. Je n’avais que quelques feuilles de basilic et je les ai mises sur MES tomates pour MON dîner. Dans la nature, l’escargot mange des fruits, des fleurs, des herbes, mais il adore aussi tous les produits à base de cellulose comme le journal ou le carton… L’escargot aime le papier! Idiote! Le lendemain matin, j’ai trouvé un superbe dessin de Jackson Pollok à la bave sur le sol de la cuisine et plus un seul escargot dans le bocal. Après leur folle nuit, et leur orgie de papier cuisson, ils se sont tous endormis au pied de leur prison de verre. Ils avaient pourtant insisté, les éleveurs, d’enfermer les escargots avec du grillage! Je les ai replacés dans leur bocal après leur avoir donné une douche. C’est drôle, mais j’avais déjà beaucoup moins envie de les cuisiner. Surtout qu’après les avoir bien nettoyés et fait jeûner un temps, il faut les ébouillanter rapidement, les sortir de leur coquille, enlever la fin du limaçon puis les masser pour les rendre plus tendres avant de les cuisiner. Les masser? Avec un peu d’huile essentielle et de la musique relaxante? Non, je ne masse que mon namoureux et les personnes que j’aime. Masser un nescargot, Poua! Avant, on les plongeaient dans le sel pour les faire baver, maintenant c’est interdit, c’était trop lent et trop cruel comme mort. Je pense que ça dépend du nescargot, non?
L’escargot a des vertus bénéfiques pour notre santé: peu calorique, sans cholestérol, 15% de matière grasse et 75% de protéines d’excellente qualité comme le vante un site l’héliciculture. Ouais, et avec du beurre d’ours à 80% de MG? C’est toujours diététique?
Tous les visiteurs me posaient la même question:
-Tu fais un élevage d’escargots Malice?
Comme je déteste manger seule, je leur demandais s’ils aimaient les escargots. Mais à voir leur tête, j’ai vite compris que ce n’était pas leur tasse de thé.
-Je les dresse, je prépare un spectacle, ils vont faire un numéro.
Les escargots commençaient à se calmer dans leur bocal, ils se préparaient à hiberner. Ils peuvent attendre de cette façon six mois dans leur coquille, à dormir, sans boire ni manger.
J’ai alors entendu parler d’une crème miracle pour la peau à base de bave d’escargot. Ce n’est pas une blague, la bave d’escargot se vend pour la cosmétique. Récolter la bave d’escargot ça se dit TRAIRE l’escargot! Je n’ai pas immédiatement fait une recherche google pour y trouver l’explication du processus. Parce que c’était drôle, mon imagination s’est chargée de me raconter des scénarios. J’ai rigolé toute seule pendant quelques jours. Quand on sait qu’un escargot est hermaphrodite, c’est à dire à la fois mâle et femelle, on peut tout imaginer. L’amour est dans le pré.
J’ai parlé de mes doutes de prédateur d’escargot à un autre voisin, celui qui récolte des bourgeons de tilleul pour en faire des salades. Dans le passé, il avait eu la même bonne idée que moi et avait été jusqu’au bout du processus. Il était dans la dèche financière à cette époque et s’était tourné vers cette source de protéines abondante dans nos jardins humides. Il m’a dit que ce n’était pas terrible comme expérience et qu’il n’était pas prêt à réitérer l’opération parce que les escargots de bourgogne peuvent vivre plus de dix ans et que n’ayant aucun moyen de connaître leur âge, c’était vraiment très très caoutchouteux. J’ai regardé les quelques petit gris bien tendres qui dormaient paisiblement à côté des gros bourguignons. Et je leur ai souri bêtement. J’ai conservé mes bestioles pendant quelques jours encore, parce que je m’étais attachée à leur présence dans la cuisine. Les escargots à l’ail, je les mangerai au restaurant, et encore, je crois que je n’en ai plus envie. Pour la crème anti-ride, je continuerai d’utiliser mon huile de pâquerette, c’est facile à faire et c’est relativement efficace. J’ai pris un gros feutre et j’ai dessiné un numéro sur chaque escargot. Je les ai déposés en ligne sur le trottoir. Comme ils sont vraiment très lents à réagir, une demi heure plus tard, ils n’avaient toujours pas bougés d’une seule antenne. Je suis rentrée dans ma tanière pour inventer une autre bêtise culinaire à expérimenter. Depuis, je ne les ai plus jamais revus. Parfois en arrachant des orties, je trouve un de leur congénère. Je regarde s’il possède un numéro sur sa coquille. Pour le reste j’ai commencé les gouttes de Berberis vulgaris. Ça semble fonctionner.
