11, rue Machinchouette

Je devais me rendre à Paris pour rencontrer une journaliste. Aigremoine pour y voir son frère. Un curieux hasard fait que nos rendez-vous tombent le même jour.

- On peut y aller ensemble si tu veux, Malice.

- Ah, oui ! C’est plus sympa de voyager à deux. Mais je ne peux pas te loger chez moi, l’appartement est tout petit.

- Tu sais que sur Google Earth, on peut voir ton appart ? Une adresse ? Je te le montre.

- 11, rue Machinchouette

- Quel étage ?

- Premier.

- Ah, oui c’est là, c’est chouette ! Je ne connaissais pas cette application.

- Donne-moi ton numéro de réservation de Thalys, je m’arrangerai pour avoir une place en face de toi…

Je suis dans le Thalys, Aigremoine n’est pas encore arrivé. Il m’appelle sur mon portable.

- Malice, j’ai un contretemps, je n’irai malheureusement pas à Paris. Bon voyage.

J’arrive chez moi. L’appartement est vétuste, il y a des fuites d’eau dans les étages du dessus et comme le propriétaire est en indivision et à l’étranger, il ne fait pas les travaux. Alors quand j’y vais, j’essore les planchers, je gratte les peintures qui s’écaillent, je peins, je vais me chercher un bouquet de tulipes, j’allume un cône d’oliban, j’arrange au mieux et il devient sympa petit à petit.

Appartement du Chat

Ça fait des mois que je n’y ai plus mis les pieds. La dernière fois, j’y étais avec l’Ours Fakir. Ça me fout le bourdon. Malgré l’humidité et l’encens, j’ai l’impression de sentir son odeur dans chaque pièce.

Le téléphone sonne. Aigremoine me demande si j’ai fait un bon voyage et ce que je compte faire le soir. Je lui dis que je vais probablement aller boire un verre avec Blanche. Mon amie me fait faux bond, nous fixons un nouveau rendez-vous le lendemain.

Cet appartement est étrange, c’est une indivision d’un descendant d’un Chat. Il y a des photos en noir et blanc sur les Champs Elysées, des timbres à son effigie, des portraits très sérieux de ce vieux moustachu avec turban à plumes, en habit officiel ou militaire. C’est l’âme de ce vieux Chat de Cheschire renversé par un coup d’état qui veille sur ma vie parisienne. Il n’y a pas de hasard.

J’ai besoin de sortir, j’erre dans le Marais, il fait froid et moche, les rues sont désertes. Je rentre dans un bar à vin littéraire. Je suis la seule cliente. J’envoie un texto à l’Ours Vert.

- Tu veux prendre un verre avec moi ?

Il me rappelle immédiatement.

- T’es où. J’arrive.

Il mettra plus de deux heures. Il pleut et il n’y a toujours pas d’autres clients dans le bar.
Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Je crois qu’on ne se parle pas pendant une heure, on a les larmes au bord des cils. Il est empêtré dans sa survie parisienne, moi dans mon divorce. Je lui demande de ne plus penser à moi quand il couche avec une autre femme. Je ne supporte plus d’avoir ces flashs. Ça ne m’aide pas à l’oublier.

Un petit garçon entre avec un bouquet de roses rouges, l’Ours Fakir lui dit non, le garçon me donne une rose, l’Ours vert sort une pièce de sa poche.
De l’autre côté de la rue, il y a quelqu’un sous la pluie qui ne perd pas un instant de nos faits et gestes.

Le bar ferme, l’Ours Vert m’accompagne jusqu’à la fin de la rue, il appelle un taxi. On s’embrasse en pleurant. Par la lunette arrière je le vois lentement rétrécir puis disparaître dans le trottoir de la rue de Rivoli. Je pleure comme une Madeleine.
C’est fou comme Paris, Pluie, Amour, Taxi peuvent générer comme image bateau. Ce fut pourtant le cas, il ne manquait que les sanglots longs des violons dans l’auto radio pour un cliché parfait.

J’ai à peine le temps de fermer la porte que le téléphone sonne.

- Malice, bonsoir, excuse-moi de t’appeler si tard, je ne te réveille pas ?
Mon frère doit me donner des médicaments, pourrais tu passer à son hôtel demain matin et me les apporter à ton retour ?

- Oui, sans problème.

Le lendemain, je me rends dans un Palace près de l’Opéra. Une superbe femme me reçoit en robe de chambre. Le frère d’Aigremoine arrive, il a tellement entendu parler de moi, dit il, qu’il est heureux de me rencontrer enfin. Ils s’excusent pour leur tenue.
J’ai mon rendez-vous avec la journaliste de l’autre côté de la ville. Je les salue et je me dépêche pour ne pas être en retard.

Dans quel jeu de quilles géopolitique je me trouve sans le savoir? Les différents services de renseignements ont dû s’arracher les cheveux, pendant en bon moment. Le lien entre l’appartement du Chat, l’Ours Fakir, Aigremoine et la famille Mollefigue, n’est pourtant que pure coïncidence. Et ce n’était qu’un début. Une mise en place.

“Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez vous” disait Paul Eluard.

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