J’ai fait annuler trois fois le billet d’avion pour Rio, je n’ai rien à y faire.
Aigremoine est au Brésil depuis une semaine, il me téléphone plusieurs fois par jour pour que je change d’avis. Je ne sais plus ce qu’il m’a dit pour que je prenne mon avion. C’est encore dans le trou des souvenirs et il vaut mieux que ça y reste. Je n’ai eu que quelques heures devant moi pour faire ma valise. Vêtements mouillés non repassés, j’ai tout entassé, pas important. Le vol est long, décalage horaire, j’ai la tête à l’envers. J’ai à peine le temps de me changer et de me maquiller que nous partons pour le consulat. Garden party de grosses légumes. Allergies et rétention d’eau due au vol. J’ai des pieds d’éléphant, mes escarpins sont un supplice. Le gazon est beau et gras, entre deux petits fours, j’enlève mes chaussures. Ça ne se fait pas dans le « monde », je m’en fiche. C’est les pieds nus sur l’herbe et talons dans la main gauche qu’Aigremoine me présente au Prince héritier. Oui, je sais, j’ai souvent l’art de me mettre dans une situation de reine des pommes.
- Je tiens à te présenter Malice Saba. Elle est un peu sauvage mais je l’adore. Elle possède un superbe jardin tout bio et tout, faut que tu viennes un jour.
Aigremoine tutoie facilement. Dans notre petit pays on ne sait pas trop qui il est, ce qu’il fait. Il a beaucoup d’argent, on ne pose pas de questions. Comme il est étranger, on met son tutoiement envers le Prince sur le compte d’une mauvaise connaissance de la langue française. Le chef du protocole lui sait, il rigole en me voyant écarlate, les chaussures à la main.
Je déteste Rio.
J’ai longtemps pensé que c’était cette énergie de violence latente qui m’avait mise dans cette humeur de chien. Jamais, je n’avais été dans cet état. J’ai une des plus belle suite dans l’hôtel, je trouve ça laid. Beaucoup d’argent pour aucun charme. J’ai besoin de sortir seule, de me promener, je ne peux pas. L’allergie m’a fait gonfler au delà du raisonnable, je n’arrête pas de vomir, je ne rentre dans aucun de mes vêtements, encore moins dans mes chaussures. C’est comme si mon corps se vengeait. Je me sens coincée physiquement et mentalement, je ne peux plus bouger, mes idées sont embrouillées.
Il y a une phrase d’Aigemoine qui résonne dans ma tête.
- Un homme aussi bien que moi, tu n’en rencontreras jamais plus !
Je suis sans volonté alors que j’ai toujours été une femme décidée.
Nous devions aller chez un de ses amis d’enfance, un milliardaire Azraki qui avait foutu un peu de bordel à la bourse de NY quelques années auparavant. Il devait venir nous chercher en hélicoptère afin de rejoindre son île. Il y avait là le fils d’un ministre récemment assassiné.
Aigemoine a prétexté son accréditation récente à la bourse de Sao Paulo pour décliner l’invitation. Je connaîtrai la vérité à la fin du séjour. Pour qu’il ne vienne pas nous chercher, nous partons passer le week-end à Salvador de Bahia